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Brice Teinturier (Ipsos): "La crise du résultat est une machine à broyer la légitimité des autorités multiples, dont les journalistes"

30 janvier 2013

"Renouveler nos contenus, nos compétences, nos publics" tel était la thème de ces Journées qui ont rassemblé près de 200 professionnels de la presse catholique, rédacteurs en chef, journalistes, responsables de marketing et de communication. Ils ont tenté d'apporter des réponses au défi de l'avenir, à un moment où la presse tout entière est durement confrontée à cette triple exigence. Lire ici l'essentiel de la conférence d'ouverture de Brice Teinturier, directeur d'Ipsos.

Brice Teinturier (Ipsos): "La crise du résultat est une machine à broyer la légitimité des autorités multiples, dont les journalistes"

Brice Teinturier, Directeur d'Ipsos

Le rendez-vous d'Annecy est toujours l'occasion d’entendre des dirigeants de presse, les responsables de rédaction ou les consultants extérieurs nous faire part de leur expérience. Cette fois il s'agissait de la création ou de repositionnement des titres.

Le sujet est tellement capital qu'il a attiré à Annecy un nombre important de professionnels de la presse, y compris de l'étranger (Suisse, Canada, Afrique du Sud et Croatie), unis pour beaucoup par leurs choix spirituels, mais aussi par une ambiance chaleureuse, une certaine manière de réfléchir sans a priori.

Parmi les temps forts de ces deux jours, voici la conférence d'ouverture prononcée par Brice Teinturier, directeur général d'Ipsos France (que vous pouvez (ré)entendre en cliquant sur le bouton Conférences d'Annecy en audio à gauche sur la page d'accueil).

Ce politologue a brossé un paysage très sombre de l'état de l'opinion actuel dominé par le regard très pessimiste que portent nos concitoyens sur l'avenir économique du pays, une singularité française en Europe (87 % des Français pensent que le pire est à venir!).

Inquiétude et mécontentement qui entraînent une perte de confiance du collectif dans un pays qui reste pourtant "riche et l'un des plus avancés du monde". Pourquoi? " Parce que, explique Brice Teinturier, depuis 30 ans, le chômage de masse n'a jamais diminué, contrairement aux autres pays". Ce qui traduit, pour l'opinion, l'impuissance des pouvoirs, contrastant avec l'époque bénie des "Trente glorieuses". La "crise du résultat, dit-il, est devenue une machine à broyer la légitimité des autorités multiples, dont les journalistes".

Peur de l'avenir, du déclassement social, apparition des travailleurs pauvres, du "burn out" au travail: depuis deux ans, selon les enquêtes, les Français on basculé dans une hantise sans précédent de la pauvreté: 51% affirment qu'ils ont du mal à "joindre les deux bouts". Cette crainte est attisée par l'accès universel à l'information via internet et les réseaux sociaux.

L'ensemble de la population est désormais connectée, ce qui permet à chacun de "tout comparer", d'installer un "univers de méfiance" (on veut "découvrir ce que l'on nous cache"): "les nouvelles technologies modifient le rapport au monde et le système de valeurs".

- Elles développent, selon lui, une "tentation de la sanctuarisation": on veut "du solide", des valeurs sûres, de la tracabilité, du "fait maison", du "made in France". Le climat actuel redonne du prix (au moins pour 45 % des Français) aux "valeurs du passé" plutôt qu'aux démarches spéculatives, d'innovation, de foi en l'avenir. D'où un principe de précaution omniprésent. Pour 89% des Français, le risque est assimilé au danger, à la peur de tout perdre. Beaucoup de Français ont le sentiment d'un monde qui s'écroule et qu'il faut être dans la préservation. Le rejet majoritaire du gaz de schiste, même avec techniques "propres" en apporte le témoignage.

Corollaire: la sanctuarisation de soi-même: le repli sur le "moi" est devenu le grande tendance que tente d'ailleurs d'exploiter le marketing des grandes marques.

- La montée en puissance spectaculaire - et tout aussi inquiétante- du ressentiment. La confiance à l'égard de l'autre s'est effondrée en quelques années: 78% considèrent, souligne Brice Teinturier, qu'il faut "se méfier des autres", conviction qui traverse toute la société des classes populaires aux cadres supérieurs et trancende Droite et Gauche. Ressentiment à l'égard des riches, des chômeurs (56 % pensent qu'ils pourraient trouver du travail s'ils le voulaient), des étrangers (rejet par 70% qui considèrent qu'"il y en a trop en France" et 62% pensent que "l'on n'est plus chez soi").

- Dans cette société "fatiguée" -mais pas "dépressive" aux yeux du Directeur d'Ipsos, d'autres signaux moins négatifs, heureusement, commencent à émerger depuis quelques mois. Comme si les individus construisaient leurs propres mécanismes de défense.

A commencer par la "recherche individuelle d'un modèle sans contrainte" et du "petit format". Cela se traduit par des phraes comme : "Je ne prends pas d'engagement sur le long terme". En exemple: le succès des offres comme Free, Autolib", ou des compagnies aériennes low-cost.

Et puis un nouveau mécanisme psychologique se met peu à peu en place dans les larges pans de la société: "il faut dédramatiser!". Tout le monde parle de la "résiliance" et développe à sa façon l'ancienne méthode Coué: "Cela va mal mais cela va s'arranger". Ce rejet du catastrophisme fait le succès grandissant des émissions télévisées sur le bonheur.

Autre tendance: on accepte "d'être imparfait": on commence à accepter l'échec sans complexe. Dans les codes de publicité, y compris dans le luxe, l'idéal n'est plus forcément le "mannequin sublime" mais la femme naturelle qui s'accepte comme elle est, avec ses formes et ses imperfections. On renonce à la perfection qui étouffe, aux normes qui contraignent. On demande des messages positifs. 

Avec la crise, les Français développent des stratégies "pour se remettre à flot". Sur le plan financier bien sûr avec la recherche éperdue des "bons plan" (type le Bon Coin); mais aussi sur le plan familial ("la famille et les amis peuvent m'aider à changer de vie"). Grands parents et parents renforcent de façon spectaculaire les solidarités au sein dela famille (mais pas au delà de ce cercle), avec les trentenaires qui reviennent dans leur famille (code publicitaire d'Ikéa); ou phénomène des solutions collaboratives où on y trouve son intérêt (troc, vente d'occasion, co-location à travers les réseaux sociaux).

Conclusion de Brice Teinturier:

1/ La crise du résultat qui frappe les élites sera un phénomène durable.

2/ La méfiance envers l'autre xénophobie vont prospérer.

3/ La fragmentation des médias et la compétition lancée par information en continu ("remplir les tuyaux avant les autres") va accentuer l'effet désastreux de l'abaissement du débat public et de la pauvreté de l'argumentation (simplification, généralisation, déligitimation des locuteurs)

4/ Malgré quelques stratégies positives qui s'observent, nous sommes entrés dans une période où les ambitions seront moindres qu'autrefois, où les objectifs seront sans cesse révisés à la baisse, et où la tentation sera forte de "lever le pied, de ne pas se prendre la tête" comme disent les ados. "C'est inquiétant dans la compétition internationale".

Les raisons ? Une crise du leadersphip des dirigeants, de l'exemplarité ("Le poisson pourrit par la tête", dit-il). Quand l'exemple ne vient pas d'en haut il ne faut pas s'étonner que les citoyens cherchent à s'organiser horizontalement à travers des réseaux et de moins en moins dans un espace public dans lequel on fabriquerait tous ensemble le voeu d'une société qui serait meilleure. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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